Depuis le 27 novembre 2024, un cessez-le-feu est officiellement en place entre Israël et le Liban, marquant la fin des hostilités à grande échelle après des mois de confrontation intense. Sur le papier, l’accord devait apporter un soulagement aux civils, permettre aux populations déplacées de rentrer chez elles et ouvrir la voie à la reconstruction. En pratique, cependant, la vie de nombreux Libanais — particulièrement dans le sud — reste marquée par la peur, la perte et l’incertitude.
Cet article examine ce que le cessez-le-feu a signifié sur le terrain pour les civils. Il retrace la chronologie du cessez-le-feu et analyse comment ses violations répétées continuent d’affecter la vie des civils bien après que les armes étaient censées se taire.
Chez Baynetna, nous pensons que pour comprendre un conflit, il faut placer au centre ceux qui en vivent les conséquences au quotidien. En fondant cette analyse sur des sources vérifiées et des expériences humaines, nous visons à mettre en lumière comment un cessez-le-feu qui n’existe que de nom — mais pas totalement en pratique — continue de façonner les réalités sociales, psychologiques et matérielles des civils libanais.
De l’escalade au cessez-le-feu : une brève chronologie
Le cessez-le-feu actuel ne peut être compris sans le situer dans la trajectoire plus longue de l’escalade qui a commencé bien avant son annonce. La confrontation entre Israël et le Hezbollah n’a pas éclaté soudainement fin 2024 ; elle s’est déroulée sur plus d’un an, entraînant progressivement les civils dans son orbite.
L’initiation d’hostilités à basse intensité
L’ouverture du front libanais remonte au 8 octobre 2023, au lendemain de l’attaque du Hamas contre le sud d’Israël. Dans les semaines qui ont suivi, les échanges de tirs entre le Hezbollah et l’armée israélienne sont devenus de plus en plus fréquents le long de la Ligne bleue — la ligne tracée par les Nations Unies séparant le Liban et Israël, établie en 2000 pour confirmer le retrait d’Israël du sud du Liban. Bien qu’initialement limitées, ces attaques ont rapidement commencé à affecter les villages frontaliers du sud du Liban, provoquant les premières vagues de déplacements de civils.
Tout au long de 2023 et de la première moitié de 2024, le conflit est entré dans une phase prolongée de violence soutenue mais relativement contenue. Les frappes aériennes et les tirs d’artillerie israéliens ont continué de viser des zones du sud du Liban, tandis que le Hezbollah maintenait des attaques transfrontalières. Les civils vivant près de la frontière ont été contraints de s’adapter à un état d’insécurité constante, beaucoup quittant leur foyer par précaution plutôt qu’à la suite d’une destruction directe.
Une escalade soudaine et dramatique
La situation s’est brusquement détériorée en septembre 2024, marquant un tournant décisif dans le conflit. Le 23 septembre 2024, Israël a lancé une offensive militaire de grande envergure dans le sud du Liban, accompagnée de frappes aériennes intensives dans plusieurs régions. L’escalade a entraîné des destructions massives, des pertes civiles importantes et des déplacements de population à grande échelle. Des villages entiers ont été vidés alors que les habitants fuyaient les bombardements et les opérations au sol.
Début octobre 2024, les forces israéliennes ont mené des incursions terrestres limitées sur le territoire sud-libanais, avec des combats signalés dans plusieurs villes frontalières. Parallèlement, les frappes aériennes se sont étendues au-delà du sud, incluant des attaques sur des zones densément peuplées comme Beyrouth. À ce stade, le conflit avait totalement dépassé la zone frontalière, renforçant les craintes des civils quant à une guerre généralisée.
Une fin officielle aux hostilités à grande échelle ?
Après des semaines d’intenses combats, un accord de cessez-le-feu a été conclu le 26 novembre 2024, la trêve entrant en vigueur le lendemain, le 27 novembre 2024. L’accord a été présenté comme un tournant : une fin des hostilités majeures, une voie pour le retour des civils déplacés et une première étape vers la stabilisation.
Pourtant, si le cessez-le-feu a formellement mis fin à la confrontation militaire de grande ampleur, il n’a pas marqué une rupture nette avec la violence. Dans les mois qui ont suivi, l’activité militaire s’est poursuivie à une intensité moindre, jetant les bases d’une réalité post-cessez-le-feu fragile et contestée — une réalité dans laquelle les civils resteraient directement exposés à l’insécurité, à la perte et aux obstacles à la reconstruction.
Incursions terrestres et disparitions de civils
Malgré le cessez-le-feu entré en vigueur fin novembre 2024, l’activité militaire israélienne sur le territoire libanais ne s’est pas complètement arrêtée. Dans les mois qui ont suivi, plusieurs incursions ont été signalées dans le sud du Liban, en particulier dans les zones frontalières où les civils tentaient de regagner leurs villages après un déplacement prolongé.
Les forces israéliennes ont continué à pénétrer sur le territoire libanais, maintenant une présence militaire dans certaines zones et restreignant les mouvements des civils. Ces incursions ont créé un climat d’incertitude et de peur, en particulier pour les résidents qui croyaient que le cessez-le-feu marquerait une fin claire aux opérations militaires. Pour beaucoup, la distinction entre le « temps de guerre » et « l’après-cessez-le-feu » est devenue de plus en plus floue.
Des civils pris au piège en tentant de rentrer chez eux
L’une des conséquences les plus frappantes de ces incursions a été leur impact sur les civils cherchant à regagner leur foyer. Après le cessez-le-feu, les habitants déplacés ont commencé à revenir prudemment vers leurs villages, souvent pour évaluer les dégâts ou récupérer des biens. Plusieurs de ces tentatives se sont terminées tragiquement.
Le New Arab a documenté des cas de civils libanais disparus ou détenus près de la frontière alors qu’ils tentaient de rentrer chez eux. Ces incidents soulignent à quel point l’environnement post-cessez-le-feu est resté très dangereux, en particulier dans les zones où les forces militaires continuaient d’opérer sans mécanismes clairs de protection des civils.
Civils disparus et détentions
Au moins 42 civils libanais sont actuellement portés disparus, dont 23 confirmés comme étant détenus par Israël. Ces individus comprennent des civils disparus pendant ou après des incursions, ainsi que des personnes détenues près de la frontière dans des circonstances floues.
Parmi ces cas figure celui d’un capitaine de la marine libanaise enlevé lors d’un raid de commandos navals israéliens dans la ville côtière de Batroun, au nord du pays, soulignant que les détentions ne se sont pas limitées aux zones frontalières mais ont également eu lieu loin des lignes de front.
Le manque d’informations transparentes concernant leur sort a plongé les familles dans un état d’agonie prolongé. Dans de nombreux cas, les proches n’ont reçu aucune confirmation officielle, aucune clarification juridique et aucun calendrier pour une libération ou une enquête. Cette absence de responsabilité accentue l’impact humanitaire du conflit longtemps après que les combats actifs ont cessé.
Le poids psychologique sur les familles et les communautés
Au-delà des implications immédiates en matière de sécurité, la question des civils disparus entraîne un lourd coût psychologique et social. Les familles sont laissées en suspens entre l’espoir et la peur, incapables de faire leur deuil, de reconstruire ou d’aller de l’avant. Les communautés du sud du Liban décrivent un sentiment persistant de vulnérabilité, renforcé par le fait que des civils peuvent encore disparaître même après la proclamation d’un cessez-le-feu.
Dans ce contexte, la présence continue de forces militaires et l’absence de garanties claires pour la sécurité des civils sapent la confiance dans le cessez-le-feu lui-même. Pour les populations concernées, la paix reste conditionnelle, fragile et profondément incertaine.
Frappes aériennes et victimes civiles
À un autre niveau, les frappes aériennes ont continué d’affecter plusieurs régions du Liban. Plutôt que de marquer une fin nette aux opérations militaires aériennes, la période post-cessez-le-feu a été caractérisée par des frappes récurrentes qui ont maintenu les populations civiles exposées à la violence venue du ciel. Ces attaques ont visé différentes régions, y compris des zones urbaines et semi-urbaines, renforçant le sentiment que le cessez-le-feu ne s’est pas traduit par une protection significative pour les civils sur le terrain.
Civils tués et blessés dans des attaques aériennes
Les frappes aériennes menées après le cessez-le-feu ont entraîné des morts et des blessés parmi les civils. Dans plusieurs incidents documentés, des civils ont été tués lors de frappes qui ne se limitaient pas à des zones militaires isolées. Ces victimes soulignent les risques persistants auxquels font face les non-combattants, même dans des zones éloignées des lignes de front actives.
Pour les familles touchées par ces attaques, la distinction entre les périodes de guerre et d’après-guerre a perdu tout son sens. La poursuite de l’usage de la force létale a montré clairement que les vies civiles restent vulnérables, quels que soient les accords politiques formels.
Zones urbaines et dommages résidentiels
Certaines frappes aériennes ont touché des zones densément peuplées, causant des dommages aux bâtiments résidentiels et aux infrastructures civiles environnantes. Des maisons ont été détruites ou gravement endommagées, laissant des familles endeuillées, blessées ou nouvellement déplacées.
En contexte urbain, l’impact des frappes aériennes est particulièrement sévère. La proximité des habitations, des commerces et des espaces publics amplifie le coût humain, transformant des quartiers entiers en lieux de peur et d’instabilité.
Un exemple est la frappe dans la banlieue sud de Beyrouth qui visait le chef d’état-major du Hezbollah, Haytham Tabtabai, et qui a tué cinq civils et en a blessé 25 autres.
Le poids psychologique de la puissance aérienne
Au-delà de la destruction physique, la persistance des frappes aériennes a imposé un lourd fardeau psychologique aux civils. Le bruit des avions au-dessus de leurs têtes et l’imprévisibilité des frappes ont contribué à une atmosphère d’anxiété constante, même pendant les périodes sans attaques directes.
Ce sentiment de menace continue a perturbé la vie quotidienne, retardé le retour des familles déplacées et entravé tout processus significatif de rétablissement. Dans ce contexte, les frappes aériennes ne sont pas seulement des actes de force militaire, mais aussi un puissant mécanisme d’intimidation qui façonne la vie civile sous un cessez-le-feu qui reste fragile et incomplet.
Destruction de biens civils et entrave à la reconstruction
Destruction massive d’habitations et de terres civiles
Au-delà des victimes immédiates, l’un des impacts les plus durables du conflit a été la destruction à grande échelle de biens civils à travers le sud du Liban. Des quartiers et des villages entiers ont été rendus inhabitables, avec des maisons réduites en ruines et des terres agricoles délibérément endommagées ou rendues inutilisables.
Cette destruction ne s’est pas limitée à des incidents isolés. Un grand nombre de structures résidentielles ont été détruites sur une courte période, transformant les espaces civils en environnements invivables. Pour de nombreuses familles, la perte de leur logement a signifié un déplacement prolongé, une dépendance vis-à-vis d’abris temporaires et l’effondrement des moyens de subsistance liés à la terre et à la propriété.
La destruction comme barrière au retour
La destruction des maisons a eu un impact direct sur la capacité des civils à revenir après le cessez-le-feu. Dans de nombreuses zones, l’ampleur des dégâts a rendu le retour physiquement impossible, même lorsque les combats actifs ont diminué. Les villages qui soutenaient autrefois des communautés stables manquent désormais d’infrastructures de base, notamment de logements sûrs, de routes et d’accès aux services.
Pour les populations déplacées, la promesse de retour inscrite dans le cessez-le-feu est restée largement inatteignable. L’absence de structures habitables a effectivement prolongé le déplacement, transformant ce qui devait être une condition temporaire en une réalité sans fin précise.
Ciblage du matériel de reconstruction
Dans les mois qui ont suivi le cessez-le-feu, les efforts de reconstruction eux-mêmes ont été attaqués. Des engins lourds utilisés pour déblayer les décombres et reconstruire les maisons — notamment des bulldozers, des excavatrices et des véhicules de construction — ont été détruits alors qu’ils opéraient dans des zones civiles.
Ces attaques ont non seulement endommagé le matériel, mais ont également blessé des civils impliqués dans les travaux de reconstruction. En ciblant les outils mêmes nécessaires à la restauration des conditions de vie de base, de telles actions ont entravé la reprise et envoyé un message clair : reconstruire reste dangereux.
Implications juridiques et humanitaires
La destruction délibérée de biens civils et de matériel de reconstruction soulève de graves préoccupations juridiques et humanitaires. Les maisons, les terres et les infrastructures civiles sont protégées par le droit international humanitaire, en particulier lorsqu’elles ne sont pas utilisées à des fins militaires.
Lorsque la destruction se poursuit après un cessez-le-feu, son impact est démultiplié : les civils se voient refuser à la fois la sécurité et le rétablissement. Il en résulte une crise humanitaire prolongée dans laquelle le déplacement persiste, la reprise économique stagne et la confiance dans le cadre du cessez-le-feu s’érode davantage.
Un cessez-le-feu sans sécurité
Plus d’un an après le début de l’escalade, et des mois après la proclamation officielle d’un cessez-le-feu, la réalité pour de nombreux civils au Liban reste définie par l’insécurité plutôt que par la paix. Alors que l’accord était censé mettre fin à la violence et permettre un retour à une vie normale, des violations répétées ont miné sa crédibilité et son efficacité. Des milliers d’infractions ont été enregistrées depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, transformant ce qui aurait dû être un cadre de stabilisation en un arrangement fragile et largement symbolique.
Pour les civils, les conséquences sont tangibles et cumulatives. Les incursions terrestres, les frappes aériennes, les disparitions et la destruction des maisons et du matériel de reconstruction ont étendu les dommages du conflit bien au-delà des combats actifs. Le déplacement a persisté, les retours ont été retardés ou rendus impossibles, et la peur est devenue une présence constante dans la vie quotidienne, particulièrement au sud du Liban.
Ce schéma révèle un échec plus profond du cessez-le-feu : son incapacité à protéger les civils et à créer les conditions nécessaires au rétablissement. Lorsque la violence continue, même par intermittence, et lorsque la reconstruction elle-même est dangereuse, la frontière entre la guerre et l’après-guerre s’effondre. Le cessez-le-feu existe dans la forme, mais pas totalement sur le fond.
Chez Baynetna, nous pensons que l’évaluation d’un cessez-le-feu nécessite de regarder au-delà des déclarations diplomatiques et des calculs militaires. Son succès doit être mesuré à son impact sur la vie des civils, sur la sécurité, la dignité et la capacité de reconstruction. Tant que ces conditions ne seront pas remplies, le cessez-le-feu restera incomplet, et le fardeau de ses lacunes continuera de peser, avant tout, sur les civils.
Sources :
https://www.hrw.org/news/2025/12/15/lebanon-israel-unlawfully-destroying-reconstruction-equipment
https://www.newarab.com/news/42-lebanese-missing-23-captured-israel-prisoners-group


