L’économie du Liban nous envoie aujourd’hui des signaux très contradictoires. D’un côté, nous voyons des chiffres qui grimpent. De l’autre, nous ressentons une réalité quotidienne qui pèse lourd sur nos épaules de jeunes actifs. Pour comprendre où va notre pays, nous devons regarder au-delà des discours officiels. Nous devons interroger le baromètre le plus concret de notre terre : le ciment libanais.
Un regard nécessaire sur nos fondations
Le secteur de la construction a toujours été le poumon du système libanais. Quand les bétonnières tournent, c’est tout le pays qui semble respirer. Mais, aujourd’hui, cette respiration ressemble parfois à un essoufflement masqué par de la poussière. Nous allons décrypter ensemble ce que cachent les échafaudages qui s’élèvent de Beyrouth à Tripoli.

1. Un « boom » immobilier en trompe-l’œil au Liban
Le marché immobilier du Liban paraît, en apparence, reprendre des couleurs printanières. Les statistiques nous montrent un bond spectaculaire des transactions au premier semestre de l’année 2025. Le volume a atteint le chiffre impressionnant de 33 297 opérations enregistrées. C’est plus du double des 16 390 opérations que nous avons connues en 2024 sur la même période.
Ce volume dépasse même ce que nous observions avant le séisme financier de 2019. Pour un observateur lointain, cela ressemble à une renaissance miraculeuse. Pourtant, pour nous qui vivons ici, la lecture est bien différente. Ce chiffre cache un paradoxe majeur que nous devons analyser avec lucidité.
La chute brutale des valeurs moyennes
La valeur moyenne d’une transaction immobilière a chuté de manière vertigineuse. Elle s’établit désormais à environ 85 735 dollars. Cela représente une baisse massive de 40,6 % si nous comparons ce chiffre à l’année 2022. Cette dynamique ne ment pas sur la situation réelle des familles libanaises.
Le marché subit un glissement net vers des biens beaucoup moins onéreux. C’est le symptôme d’un pouvoir d’achat totalement laminé par l’inflation. Notre classe moyenne subit un déclassement qui nous touche tous de près. Ce que nous voyons n’est pas une reprise, mais une forme de liquidation.
Une économie de cash sans crédit
Les ménages sont toujours privés d’un accès normal à leurs économies bancaires. Ils transforment alors leurs derniers actifs restants en liquidités. Ils achètent de petits biens comme l’unique valeur refuge encore accessible. Dans cette économie de cash, le crédit immobilier est devenu un souvenir lointain.
2. Le ciment comme baromètre d’une reprise fragile du Liban
Un autre indicateur attire notre attention dans les rapports récents. Les livraisons de ciment sont souvent considérées comme le pouls de la vitalité nationale. Lors des quatre premiers mois de 2025, ces livraisons ont augmenté de 49 %. C’est une hausse notable par rapport à la même séquence en 2024.
Toutefois, nous devons replacer ce rebond dans son contexte réel. Cette performance part d’un niveau devenu extrêmement bas. Après des années d’effondrement, le moindre sursaut paraît gigantesque. Le taux de croissance annuel des livraisons restait négatif sur la période précédente.
Une consommation encore loin des sommets
Pour mettre les choses en perspective, regardons les volumes globaux. La consommation de ciment en 2022 stagnait à 2,12 millions de tonnes. Ce chiffre reste dérisoire face aux 5 millions de tonnes enregistrées en 2015. La reprise actuelle ressemble donc à une simple correction technique.
Cette hausse ne finance probablement pas de grands projets structurants pour l’avenir. Elle correspond plutôt à des rénovations urgentes ou des constructions modestes. Cela s’accorde parfaitement avec la demande pour des biens immobiliers moins chers. Le Liban répare ses plaies plus qu’il ne bâtit son avenir.

3. Le potentiel industriel et les exportations libanaises
Le décalage entre ce que nous pourrions faire et la réalité est frappant. Le Liban possède une capacité de production de ciment active importante. Elle est estimée à 6,85 millions de tonnes par an. Pourtant, nos usines tournent aujourd’hui au ralenti.
Une infrastructure industrielle sous-utilisée
L’infrastructure est bien là, mais elle reste massivement inexploitée. Cet écart est une illustration tangible de la profondeur de notre crise. C’est le signe d’un État qui ne parvient plus à fournir l’énergie vitale.
Pour sortir de cette impasse, nous devons miser sur les exportations libanaises. Une industrie du ciment forte est le socle de toute notre logistique. Sans des infrastructures solides, nous ne pouvons pas garantir le transport de nos marchandises. Cela affecte directement notre capacité à conquérir des marchés étrangers.
Soutenir l’export des produits agricoles
Le lien entre le béton et l’assiette est plus direct qu’on ne le pense. Pour booster l’export des produits agricoles, nous avons besoin de hangars et de routes. Le secteur de la construction doit servir de base logistique à nos agriculteurs. Les exportations libanaises retrouveront ainsi leur panache d’antan.
L’export des produits agricoles est une chance pour la diaspora libanaise. Nos produits sont aimés partout dans le monde. Mais, sans une industrie de transformation efficace, nous perdons de la valeur ajoutée. Le béton doit servir à construire les usines de demain, pas seulement des appartements vides.
4. Une économie suspendue aux décisions politiques au Liban
Un thème récurrent traverse tous les rapports économiques que nous consultons. La moindre amélioration est systématiquement liée au contexte politique. Cette dépendance totale est le facteur le plus inquiétant pour notre avenir commun. Le destin du Liban semble s’écrire dans les bureaux de vote plus que dans les usines.
Les scénarios prospectifs de Bank Audi
Le dernier rapport de Bank Audi pour les douze prochains mois est très clair. Il envisage plusieurs trajectoires pour notre économie nationale. Un scénario positif prévoit une augmentation des prix de l’immobilier de 20 %. C’est une perspective qui pourrait redonner espoir à de nombreux investisseurs.
Dans le contexte économique du Liban, une hausse des prix est jugée « positive » pour les investisseurs et les banques parce qu’elle signale la fin de la période de braderie (liquidation). Elle restaure la valeur des actifs servant de garanties bancaires, renforce la confiance dans l’immobilier comme valeur refuge et indique un retour de la demande, ce qui est essentiel pour stabiliser le secteur financier.
Une probabilité conditionnée par des réformes
Cependant, la probabilité de 55 % d’occurrence attribuée à ce scénario est fragile. Elle repose entièrement sur des avancées politiques majeures et courageuses. Dans son rapport, Bank Audi ne se contente pas de prédire l’avenir, elle établit des probabilités sur différents scénarios possibles.
L’État doit impérativement affirmer sa primauté sur l’ensemble des forces armées. Il est urgent de ratifier la loi sur le fossé financier pour protéger les déposants.
Notre raisonnement est le suivant : Pas de souveraineté totale = Pas de stabilité = Pas d’investissement massif = Échec du scénario de reprise à 55 %. Pour qu’une économie fonctionne, l’État doit être le seul maître à bord. Si des armes circulent hors du contrôle de l’État, le risque de conflit interne ou de guerre est jugé « élevé » par les marchés internationaux.
L’accord avec le FMI reste la clé
Enfin, la conclusion d’un accord avec le FMI est indispensable. Sans ces réformes, les fondamentaux économiques restent secondaires face aux aléas. Cette incertitude rend tout investissement à long terme extrêmement précaire. Cependant, nous naviguons à vue dans un brouillard qui peine à se dissiper.
L’économie du Liban ne se relève pas encore, elle se transforme dans la douleur. Derrière l’agitation des chantiers se cache une réalité de subsistance. Nous ne parvenons plus à vendre, et la valeur des biens ne cesse de diminuer. De plus, nous construisons, mais sans une vision globale pour notre jeunesse.
Pourtant, le potentiel pour les exportations libanaises reste immense et bien réel. Le dynamisme de nos entrepreneurs peut encore sauver l’export des produits agricoles. Le Liban est à la croisée des chemins entre une reconstruction durable et un simple sursis. À nous, travailleurs et actifs, de transformer ce béton en un socle pour demain.


