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Désarmement du Liban : que signifie réellement la fin de la phase 1 du plan libanais ?

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Début janvier, l’armée libanaise a annoncé l’achèvement de la première phase du plan de désarmement dans le Sud du pays, affirmant avoir rétabli le monopole des armes au sud du Litani. Cette annonce intervient dans un contexte encore marqué par la guerre, un cessez-le-feu fragile et de fortes pressions internationales. Pour nous, Libanais,elle remet au centre un enjeu structurant : la capacité de l’État à encadrer et réguler la présence des armes hors de son contrôle, dans un pays où la sécurité a longtemps reposé sur des équilibres complexes entre acteurs étatiques et non étatiques.

Phase 1 du plan de désarmement : ce qui a été fait sur le terrain

Les objectifs officiels de la phase 1

La première phase du plan de désarmement a été présentée par les autorités libanaises comme une étape visant à renforcer l’autorité de l’État et à réaffirmer le monopole de la force légitime. Elle s’inscrit dans une approche graduelle, pensée comme un point de départ plutôt que comme un désarmement global immédiat. L’objectif affiché est de restaurer une présence sécuritaire étatique effective dans des zones où celle-ci était historiquement limitée ou partagée.

Cette phase s’est concentrée géographiquement au sud du Litani, région centrale dans l’équation sécuritaire libanaise. Selon le discours officiel, il s’agissait avant tout de sécuriser le territoire, de contrôler les axes sensibles et de réduire la circulation des armes hors du cadre institutionnel. Le plan cible ainsi l’ensemble des groupes armés non étatiques opérant dans la zone, dans une logique de souveraineté et d’ordre public, sans désignation politique frontale.

Dans ce cadre, le Hezbollah est évoqué comme un acteur parmi d’autres de cet environnement sécuritaire complexe, sans être placé au cœur exclusif du dispositif. Les autorités ont insisté sur le caractère national et institutionnel de la démarche, menée par l’armée libanaise et soutenue par l’exécutif. La phase 1 vise ainsi à poser les bases d’un réinvestissement progressif de l’État, tout en préservant des équilibres internes fragiles et sous forte attention internationale.

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Une mise en œuvre progressive sur le terrain

Sur le terrain, la phase 1 s’est traduite par un renforcement visible de la présence de l’armée libanaise au sud du Litani. Les forces armées ont multiplié les patrouilles et les points de contrôle afin d’affirmer leur rôle central dans la sécurité de la région et de limiter les marges de manœuvre des groupes armés non étatiques. L’objectif était de garantir une présence continue de l’État et de stabiliser une zone longtemps marquée par des équilibres sécuritaires fragmentés.

Selon les déclarations officielles, l’armée a identifié et neutralisé plus de 170 tunnels, fermé 11 points de passage non officiels et saisi plus de 500 lance-roquettes depuis le lancement de la phase. Des dépôts d’armes et des positions militaires ont également été démantelés dans plusieurs localités, réduisant la capacité opérationnelle des groupes armés hors du cadre institutionnel. Ces opérations ont été menées dans une logique de sécurisation et de prévention, parfois en coordination avec la FINUL, afin de limiter les risques pour les populations locales et d’assurer un contrôle étatique effectif.

Parallèlement, l’armée a cherché à renforcer la visibilité diplomatique de ses actions. Des visites de terrain pour des diplomates et observateurs internationaux ont permis de montrer concrètement les avancées réalisées et de souligner le rôle central des forces armées dans la stabilisation du Sud. Cette communication sert à la fois à renforcer la crédibilité de l’État libanais auprès de la communauté internationale et à rassurer les habitants de la région sur le retour progressif d’un contrôle institutionnel de la sécurité.

Les limites structurelles de la phase 1

Malgré l’annonce de l’achèvement de la phase 1, plusieurs limites structurelles apparaissent clairement. D’abord, le périmètre d’action est resté strictement concentré au sud du Litani, laissant en dehors du dispositif d’autres régions où la question des armes hors du contrôle de l’État demeure posée. Cette approche géographiquement limitée reflète la volonté des autorités d’avancer de manière graduelle, mais elle alimente aussi les doutes sur la portée réelle du plan à l’échelle nationale.

Par ailleurs, les données communiquées par l’armée, bien que chiffrées, restent partielles. Aucun inventaire public détaillé n’a été rendu accessible concernant la nature exacte des armes saisies ou l’ampleur des infrastructures démantelées. Cette absence de transparence complète complique l’évaluation indépendante des résultats et nourrit les interprétations divergentes, tant au niveau interne qu’international.

Enfin, la phase 1 s’inscrit dans un contexte régional et sécuritaire encore très instable. La persistance de violations du cessez-le-feu et les pressions extérieures limitent les marges de manœuvre de l’État libanais. Dans ce cadre, les autorités doivent composer avec des équilibres internes sensibles, où toute avancée sécuritaire reste étroitement liée à des considérations politiques plus larges. Ces contraintes rappellent que la phase 1, bien qu’important, ne constitue qu’une étape préliminaire dans un processus long et incertain.

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Désarmement du Liban : une lecture profondément divisée

Si les autorités libanaises présentent la phase 1 comme une avancée mesurée mais nécessaire, son interprétation varie fortement selon les acteurs politiques et diplomatiques, révélant les lignes de tension qui entourent la question du désarmement et le rôle de l’État dans la gestion sécuritaire du pays.

Les autorités libanaises : soutenir l’armée, préserver les équilibres

Du côté des institutions libanaises, l’achèvement de la phase 1 a été accueilli comme une étape positive, principalement en raison du rôle central joué par l’armée. Le président de la République, Joseph Aoun, et le président de la Chambre, Nabih Berry, ont affiché un soutien clair aux forces armées, insistant sur la nécessité de renforcer leur capacité à assumer le monopole des armes, tout en évitant toute escalade interne.

Le discours officiel met en avant une approche graduelle, fondée sur la stabilité et la préservation de la cohésion nationale. Les autorités soulignent que le désarmement ne peut être envisagé que dans un cadre institutionnel maîtrisé, tenant compte des réalités politiques, sociales et sécuritaires du pays. Cette prudence se traduit par un refus d’une démarche brutale ou unilatérale, au profit d’un processus progressif porté par l’État.

Dans ce cadre, le gouvernement insiste également sur l’importance du soutien international, notamment en matière de financement et d’équipement de l’armée. Les mécanismes d’évaluation mis en place visent à démontrer la crédibilité de l’engagement libanais, tout en rappelant que la consolidation du monopole étatique des armes reste un chantier de long terme, étroitement lié à la stabilité régionale et à l’évolution du contexte sécuritaire global.

Les acteurs armés non étatiques : entre prudence et réserves

Du côté des acteurs armés non étatiques, la fin de la phase 1 a été accueillée avec une certaine réserve. Les prises de position publiques mettent en avant la nécessité de replacer toute discussion sur les armes dans un cadre politique et régional plus large, dépassant le seul contexte libanais. Cette lecture insiste sur le lien entre la situation sécuritaire interne et les dynamiques régionales, notamment le conflit avec Israël et les équilibres de dissuasion qui en découlent.

Le Hezbollah, actor central de cet environnement sécuritaire, a exprimé sa déception face à certaines déclarations officielles, tout en appelant à la retenue et à une approche « raisonnable » du dossier. Son discours souligne que la question des armes ne peut être dissociée des menaces extérieures et du rôle qu’il revendique dans la défense du pays. Cette position traduit une volonté de ne pas apparaître en confrontation directe avec l’État, tout en maintenant ses lignes rouges sur le fond du processus.

Ces réserves illustrent les limites d’un désarmement envisagé exclusivement sous l’angle technique ou sécuritaire. Pour ces acteurs, toute évolution durable reste conditionnée à un cadre politique plus large, incluant des garanties sécuritaires et une stabilisation régionale. Cette divergence d’approche souligne la complexité du dossier et la difficulté pour l’État libanais d’avancer sur ce terrain sans raviver des tensions internes profondément ancrées.

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Israël et ses alliés : une lecture sécuritaire jugée insuffisante

Du côté israélien, l’annonce de l’achèvement de la phase 1 a été accueillie avec un scepticisme marqué. Les autorités israéliennes estiment que les mesures mises en œuvre par l’État libanais restent insuffisantes pour répondre aux préoccupations sécuritaires le long de la frontière. Cette lecture repose sur l’idée que le désarmement partiel et géographiquement limité ne permet pas, selon elles, d’éliminer les risques liés à la présence de groupes armés non étatiques à proximité de la Ligne bleue.

Plusieurs responsables israéliens ont ainsi minimisé la portée des annonces libanaises, affirmant que les capacités militaires de ces groupes n’auraient pas été significativement affectées. Ce discours s’inscrit dans une stratégie de pression continue sur Beyrouth, visant à exiger des mesures plus étendues et plus rapides. Il contribue également à maintenir un haut niveau de vigilance militaire, malgré le cessez-le-feu officiellement en vigueur.

Cette position renforce les tensions autour du processus de désarmement. En jugeant les efforts libanais « loin d’être suffisants », Israël conditionne toute désescalade durable à des résultats qu’il estime plus concrets. Pour le Liban, cette lecture pose un défi majeur : avancer dans un processus interne délicat, tout en faisant face à des exigences sécuritaires externes qui limitent sa marge de manœuvre et fragilisent l’équilibre déjà précaire du cessez-le-feu.

Réactions internationales contrastées

Les réactions internationales à l’achèvement de la phase 1 ont été globalement mesurées, mêlant encouragements politiques et prudence stratégique. Plusieurs partenaires du Liban, dont la France, ont salué les efforts engagés par l’État libanais et le rôle central de l’armée dans la mise en œuvre du plan. Ces prises de position soulignent l’importance d’un renforcement durable des institutions sécuritaires libanaises comme condition essentielle à la stabilité du pays.

Dans le même temps, ce soutien reste largement conditionné. Des acteurs internationaux, notamment aux États-Unis, insistent sur la nécessité de résultats plus étendus et vérifiables, inscrivant le désarmement des groupes armés non étatiques dans une lecture régionale plus large. Les déclarations de responsables américains rappellent que les attentes ne se limitent pas au Sud-Liban, mais concernent l’ensemble du paysage sécuritaire moyen-oriental.

Cette approche ambivalente reflète les contraintes auxquelles le Liban fait face : bénéficier d’un appui diplomatique et financier indispensable, tout en restant soumis à des exigences élevées sur un dossier politiquement sensible. Pour les partenaires internationaux, la phase 1 constitue un signal encourageant, mais encore insuffisant. Pour le Liban, elle marque surtout le début d’un processus long, dont la crédibilité dépendra autant de sa continuité que de sa capacité à préserver la stabilité interne.

Vers une stabilité sécuritaire au Liban ?

L’achèvement de la phase 1 du plan de désarmement constitue avant tout une étape institutionnelle. Il traduit la volonté affichée de l’État libanais, à travers son armée, de renforcer son autorité et de progresser vers le monopole de la force légitime dans le Sud du pays. Cette dynamique permet au Liban de répondre, au moins partiellement, aux attentes de ses partenaires internationaux, tout en cherchant à préserver un équilibre interne fragile.

Les réactions contrastées à cette annonce illustrent toutefois les limites du processus. Entre des acteurs armés non étatiques qui conditionnent toute évolution à un cadre politique et régional plus large, des critiques extérieures jugeant les mesures insuffisantes, et des soutiens internationaux prudents, la suite du plan reste incertaine. Pour nous, Libanais, l’enjeu dépasse la seule question du désarmement : il s’agit de savoir si l’État peut, progressivement et sans rupture, reconstruire une autorité sécuritaire crédible, condition indispensable à une stabilité durable et à toute perspective de reconstruction.

Sources :

ES-Picto - Baynetna.media